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Essais politiques

Essor de la littérature au Gabon

État des lieux 2025–2026 — entre dépendance, diaspora et endogénéité

27 octobre 202410 min de lecturePremière publication sur Critica le 27 octobre 2024

On parle volontiers d'essor quand on évoque la littérature gabonaise des deux dernières décennies. Le mot est juste si on le prend dans son sens premier — élévation, mouvement vers le haut — mais il est trompeur si on le prend dans son sens commercial ou institutionnel, c'est-à-dire comme synonyme de marché florissant et de reconnaissance établie. La littérature gabonaise est en essor au sens premier ; elle ne l'est pas au sens second. C'est cette tension que je voudrais examiner ici, dans l'état où elle se trouve en 2025-2026.

Ce qui existe

Il faut commencer par énoncer ce qui existe, parce que la tendance dominante, héritée d'un discours colonial puis post-colonial, consiste à mesurer la littérature gabonaise à l'aune de ce qui lui manque. Cette mesure est injuste.

Ce qui existe : une production romanesque continue depuis Raponda-Walker, en passant par Ndong Ndoutoume, Owondo, Maganga-Moussavou, Quentin Ben Mongaryas, Janis Otsiémi, et beaucoup d'autres. Une production poétique réelle. Une production essayistique, certes plus discrète, mais structurée par des figures comme Kombi Guekia. Une production théorique — modestement, j'y inscris mon propre travail sur la Bwitistique. Et désormais une production numérique et plateformique, dont AUTONOME et dibobe.com sont des manifestations parmi d'autres.

Ce corpus n'est pas mince. Il représente, cumulativement, plusieurs centaines d'œuvres. Le problème n'est pas la rareté de la production. Le problème est ailleurs.

Ce qui empêche

Trois empêchements structurels, par ordre de gravité croissante.

Le premier empêchement est éditorial. L'édition gabonaise reste très majoritairement dépendante de circuits français ou de circuits africains régionaux qui passent eux-mêmes par Paris. Cela a deux conséquences : la sélection des œuvres se fait selon des critères extérieurs, et la diffusion sur le territoire national reste paradoxalement faible — un livre gabonais est souvent plus facile à trouver à Paris qu'à Libreville. Quelques maisons locales existent et résistent, mais elles n'ont pas atteint la masse critique qui permettrait une autonomisation réelle.

Le deuxième empêchement est universitaire. L'enseignement de la littérature gabonaise dans les universités nationales reste limité. La théorie littéraire enseignée demeure très majoritairement importée — narratologie classique, structuralisme, post-colonialisme dans sa version anglo-saxonne. Les outils théoriques endogènes, quand ils existent, sont peu intégrés aux programmes. C'est en partie ce constat qui a motivé mon travail sur la Bwitistique : non pas se substituer aux outils importés, mais ouvrir un espace où des outils issus de la cosmogonie locale puissent fonctionner avec une rigueur comparable.

Le troisième empêchement, le plus profond, est cognitif. Il y a une difficulté persistante, chez beaucoup d'écrivains gabonais — et je m'inclus dans ce constat pour la période où je n'avais pas encore stabilisé mes outils — à revendiquer une posture instituante. Écrire un roman, oui. Inventer une catégorie littéraire qui n'a jamais été pensée ailleurs, beaucoup plus difficile. Cette difficulté n'est pas un défaut individuel ; elle est l'effet d'un long conditionnement qui place les centres d'institution théorique en dehors du continent africain et qui assigne aux écrivains africains une place de fournisseurs de matériau ethnographique pour les théoriciens du Nord.

Tant que cet empêchement cognitif n'est pas levé, l'essor restera plafonné — quel que soit le nombre de livres publiés.

Ce qui change en 2025-2026

Je crois que quelque chose est en train de bouger, lentement, et qu'il faut le nommer pour l'accélérer.

D'abord, une génération d'écrivains émerge qui ne demande plus la permission. Elle publie où elle peut — auto-édition, plateformes numériques, petites maisons africaines —, elle théorise sans attendre l'aval des centres traditionnels, et elle articule sa pratique à des outils conceptuels qu'elle se donne elle-même. Cette génération est encore minoritaire, mais elle existe.

Ensuite, les outils numériques changent la donne. Une plateforme comme dibobe.com, qui héberge la production littéraire de son auteur, sa théorie, son corpus critique et même un système génératif fondé sur ses propres règles, n'aurait pas été imaginable il y a dix ans. Ces plateformes ne remplacent pas l'édition traditionnelle, mais elles court-circuitent certaines dépendances. Elles rendent visible une production qui, autrement, serait restée dans des tiroirs.

Enfin, une conscience théorique se diffuse. Il devient possible — encore difficile, mais possible — de revendiquer publiquement qu'on travaille à partir d'une cosmogonie locale, sans que cela soit immédiatement disqualifié comme particularisme ou comme exotisme. Ce changement est subtil mais réel. Il est porté par des chercheurs, des écrivains, des étudiants qui ne sont plus disposés à accepter que la théorie soit toujours produite ailleurs.

Ce qu'il faudrait

Pour que l'essor passe du sens premier au sens plein, je vois quatre conditions.

D'abord, une masse critique éditoriale locale — c'est-à-dire un nombre suffisant de maisons d'édition gabonaises ou africaines, capables de publier et de diffuser sans passer systématiquement par les centres extérieurs.

Ensuite, une intégration universitaire des outils endogènes — non pas leur enseignement folklorique, mais leur utilisation effective dans la production de thèses, d'articles, d'analyses.

Puis, une assomption de la posture instituante — par les écrivains eux-mêmes, par les critiques, par les enseignants. Cesser de croire que théoriser sa propre pratique est un luxe ou une présomption.

Enfin, et c'est peut-être le plus important, une lecture transversale des œuvres gabonaises entre elles, qui les ferait dialoguer sans systématiquement les rapporter à un canon extérieur. Ce travail-là est à peine commencé.

Conclusion provisoire

L'essor existe. Il est en cours. Mais l'essor n'est pas la victoire ; c'est le mouvement par lequel quelque chose s'élève en surmontant ce qui le retient. Ce qui retient encore la littérature gabonaise n'est pas extérieur — ou plus seulement extérieur. C'est aussi, et de plus en plus, intérieur : la difficulté à se penser comme productrice de catégories, pas seulement de récits.

Cet article remplace celui du 27 octobre 2024 sur le même sujet, qui décrivait surtout les œuvres existantes. La situation a évolué depuis : ce n'est plus tant la production qu'il faut prouver, c'est la capacité d'institution théorique qu'il faut conquérir. C'est dans cette conquête que je situe le travail que je mène, et que d'autres mènent à leur manière.


Brice Levy Koumba Lamby — Nancy. Article original : 27 octobre 2024. Régénéré en mai 2026 pour actualisation du diagnostic 2025-2026 et articulation à la posture instituante.

Essor de la littérature au Gabon | Journal — dibobe.com