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Théorie

Factice et Bukulu : des textes gémeaux

Deux cosmogonies pour une seule œuvre — la matrice F et la matrice du monde

8 février 20259 min de lecturePremière publication sur Critica le 8 février 2025

Il y a deux textes qui, depuis le début, fonctionnent comme une paire indissociable dans mon travail : Factice et Bukulu. On me demande souvent lequel des deux lire en premier. Je réponds maintenant que la question est mal posée. Ce sont des gémeaux — au sens où les jumeaux se distinguent l'un de l'autre par le fait même d'être nés ensemble, et où chacun n'a de sens que parce que l'autre existe.

Factice : la cosmogonie de l'acte

Factice est un texte sur l'écriture. Pas un essai sur l'écriture — un texte qui est l'écriture en train de se penser. Il décrit sept niveaux et un gardien (Omem). Les sept niveaux ne sont pas des étapes successives ; ce sont des profondeurs simultanées. À chaque instant où j'écris, je suis aux sept niveaux à la fois, mais ma conscience n'en habite qu'un ou deux. Le rôle d'Omem est de signaler quand je crois être au niveau VII alors que je suis encore au niveau II.

C'est en ce sens que Factice est une cosmogonie de l'acte : il décrit comment naît un texte, quelles sont les conditions sans lesquelles un texte n'est qu'une suite de mots correctement assemblés. La grande découverte de Factice — découverte au sens où je l'ai trouvée en l'écrivant, je ne l'avais pas avant — c'est que l'acte d'écrire est lui-même un monde. Pas une activité dans le monde : un monde.

Bukulu : la cosmogonie du monde

Bukulu, lui, ne parle pas de l'écriture. Bukulu parle de l'arbre, de la forêt, des neuf configurations arboréales par lesquelles le monde se manifeste avant que l'homme n'y entre. Bukulu est la cosmogonie du monde au sens fort : il décrit ce qui est là avant et qui reste là après. L'arbre n'écrit pas ; il pousse. La forêt ne pense pas ; elle abrite. Et pourtant — c'est tout l'enjeu — sans cette épaisseur du monde, l'acte d'écrire est creux.

Un écrivain qui n'a pas son Bukulu — c'est-à-dire qui n'a pas une cosmogonie du monde qu'il habite — produit du texte hors-sol. Un écrivain qui n'a pas son Factice — c'est-à-dire qui ne sait pas ce qu'écrire veut dire dans son cas particulier — produit du témoignage. La littérature, telle que je l'entends, est exactement à l'intersection des deux.

Pourquoi gémeaux et non frères

Pourquoi j'insiste sur le mot gémeaux plutôt que frères ou complémentaires ? Parce que les jumeaux partagent quelque chose que les frères ne partagent pas : une origine indivise. Deux frères naissent de la même matrice mais à des moments différents ; deux jumeaux ont été une seule chose avant d'être deux. Factice et Bukulu ont été, dans ma tête, une seule chose pendant des années. Je ne savais pas qu'il y aurait deux textes. J'écrivais quelque chose qui s'est, à un moment, scindé — sans que ce soit une décision consciente. Le texte sur l'écriture est resté d'un côté ; le texte sur le monde est passé de l'autre.

Cette scission n'est pas une perte. C'est la condition pour que chacun des deux puisse exister.

Ce que la quinologie change

À la date où j'écris ce billet pour la première fois (février 2025), je tenais Factice pour le texte-source unique de mon travail théorique, et Bukulu pour son pendant cosmogonique. Aujourd'hui (mai 2026), avec la mise en place de la quinologieFactice, L'homme des traversées, La parenthèse intérieure, JeJeJe, À titre posthume —, la position de Factice se précise sans changer : Factice reste le texte-source, mais désormais à la tête d'un système de cinq textes qui distribuent ses sept niveaux dans des récits singuliers. Bukulu, lui, n'est pas dans la quinologie. Bukulu est en dessous de la quinologie, comme le sol est en dessous des arbres. Il en est la condition.

C'est une distinction importante. La quinologie est un système de récits ; Bukulu est ce qui rend possible que des récits prennent place quelque part. Sans Bukulu, Factice serait un texte abstrait sur l'écriture en général ; avec Bukulu, Factice est un texte sur l'écriture qui se fait dans ce monde-ci — la forêt gabonaise, le Bwiti, l'épaisseur cosmogonique d'une culture donnée.

Post-scriptum V14.1 — l'élargissement à la quinologie

Cet article a été écrit en février 2025, avant la stabilisation de la quinologie F/A/B/C/D que je viens de poser dans Mon écriture (mai 2026). Il faut donc le relire à la lumière de cette stabilisation.

Trois précisions s'imposent.

D'abord : la « matrice F » dont je parle ici, c'est Factice, et c'est elle qui structure les quatre autres textes A, B, C, D. La gémellité Factice / Bukulu n'est pas perturbée par la quinologie — au contraire, elle s'éclaire. Bukulu reste hors-quinologie parce qu'il n'est pas un récit : il est le substrat cosmogonique sur lequel les cinq récits prennent appui.

Ensuite : À titre posthume (texte D de la quinologie) traite explicitement la question de la persistance après l'auteur. Or Bukulu est précisément ce qui persiste après tous les auteurs — la forêt est là avant nous et reste après nous. Le couple F-Bukulu et le couple D-Bukulu sont donc deux façons différentes de penser ce qui dépasse l'acte singulier d'écrire.

Enfin : La parenthèse intérieure (texte B) doit être lu comme un cas-limite de la gémellité — celui où le passage vers la microcosmie n'est pas cherché mais imposé. Dans ce cas, Bukulu ne tient plus son rôle de substrat stable ; le monde se rétracte. C'est la situation que La parenthèse intérieure documente sans la prescrire. Ne jamais reproduire B comme méthode.


Brice Levy Koumba Lamby — Nancy. Article original : 8 février 2025. Post-scriptum ajouté en mai 2026 pour articulation avec la quinologie F/A/B/C/D.

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