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Théorie

La gestion des interactions

Postures de transmission — passeur, auteur, archiviste, instituant

9 février 20259 min de lecturePremière publication sur Critica le 9 février 2025

On ne peut pas penser sérieusement la littérature sans penser ce qui circule autour d'elle. Un texte n'est jamais seul. Avant lui, il y a un écrivain qui regarde, qui pense, qui souffre. Après lui, il y a un lecteur qui reçoit, qui transforme, qui éventuellement transmet à son tour. Et autour de lui, à tout moment, il y a des interactions — avec d'autres textes, d'autres voix, d'autres lecteurs, d'autres formes de pouvoir. La question que je veux poser ici est : comment l'écrivain doit-il se tenir dans ces interactions ?

Je propose quatre postures. Elles ne sont pas équivalentes. L'une d'entre elles est dangereuse — et ce n'est pas celle qu'on imagine.

Première posture : le passeur

Le passeur transmet quelque chose qu'il n'a pas inventé. Il a reçu, il transmet. Sa fonction est claire : faire passer entre deux rives ce qui se serait perdu sans lui. Dans la tradition Bwiti, c'est la posture du nganga qui transmet le savoir d'initiation. Dans la littérature, c'est la posture du traducteur, de l'anthologiste, du critique qui révèle une œuvre oubliée.

Le passeur ne s'approprie pas. Il sait que ce qui passe par lui ne lui appartient pas. Cette posture est belle et risquée : risquée parce qu'elle suppose une humilité réelle, sans laquelle le passeur devient simple intermédiaire — et l'intermédiaire, contrairement au passeur, prélève toujours une part au passage.

Quand j'écris sur la cosmogonie bwitiste, je suis passeur. Je ne l'ai pas inventée. Je dois en témoigner avec exactitude, sans la trahir par un excès d'invention personnelle.

Deuxième posture : l'auteur

L'auteur, lui, produit. Il revendique. Il signe. La signature est ce qui distingue l'auteur du passeur. L'auteur dit : ceci est de moi. Cette posture est nécessaire dans la littérature occidentale moderne ; elle est plus problématique dans les traditions où la production individuelle s'inscrit dans des chaînes collectives anciennes.

J'ai longtemps cru qu'il y avait incompatibilité entre la posture de l'auteur et celle du passeur. Je ne le crois plus. Les deux postures peuvent cohabiter chez le même écrivain, dans le même livre — et même dans la même phrase. Quand j'écris Factice, je signe une œuvre ; mais cette œuvre transmet quelque chose qui me dépasse. Je suis auteur de la formulation, passeur de la matière.

Troisième posture : l'archiviste

L'archiviste ne produit pas et ne transmet pas. Il conserve. Sa fonction est de garder ce qui serait sinon perdu, en attendant un passeur ou un auteur qui saura quoi en faire. L'archiviste est patient. Il sait que ce qu'il garde n'est peut-être pas encore utilisable, et que d'autres viendront, après lui, qui sauront s'en servir.

Cette posture est sous-estimée. On la confond avec une absence de geste. C'est une erreur. L'archiviste prend une décision permanente : il décide de ce qui mérite d'être gardé. Et cette décision préfigure toutes les écritures futures qui s'appuieront sur l'archive.

Critica, à son origine, était une posture d'archiviste. Je gardais. Je publiais sans hiérarchie immédiate. Je laissais sédimenter. C'est seulement maintenant, avec la stabilisation de la quinologie F/A/B/C/D, que je peux relire l'archive et y identifier ce qui était central et ce qui était périphérique.

Quatrième posture : l'instituant

C'est ici que les choses se compliquent. L'instituant ne transmet pas, ne signe pas, ne conserve pas — il fonde. Il pose une catégorie qui n'existait pas avant lui. Il invente un mot, un genre, une méthode. La Bwitistique, en tant que théorie littéraire endogène, relève de cette posture. La scripturalité aussi. Le concept de roman augmenté également.

L'instituant prend un risque que les trois autres postures ne prennent pas : il s'expose à instituer quelque chose qui ne tiendra pas. Une catégorie mal posée se dissout. Un genre mal défini disparaît. L'institution est fragile par nature, et l'instituant ne peut pas se cacher derrière une tradition qui l'aurait précédé.

Cette posture est dangereuse non pas parce qu'elle est ambitieuse — toutes les postures peuvent l'être — mais parce qu'elle est non-réversible. Un passeur peut renoncer à transmettre tel texte. Un auteur peut retirer un livre. Un archiviste peut détruire une archive. L'instituant, lui, ne peut pas reprendre une catégorie une fois qu'elle a été pensée par d'autres. Ce qu'il a institué circule sans lui, indépendamment de lui, et peut être utilisé contre lui.

La posture dangereuse n'est pas celle qu'on croit

J'avais annoncé en ouverture qu'une de ces quatre postures est plus dangereuse que les autres, et que ce n'est pas celle qu'on imagine. Voici ce que j'avais en tête.

On imagine spontanément que la posture la plus dangereuse est celle de l'auteur, parce qu'elle expose à l'orgueil et à la confusion entre soi et son œuvre. C'est vrai, mais ce danger est connu, balisé, et la tradition a produit beaucoup d'outils pour le contenir.

La vraie posture dangereuse, dans la situation actuelle de la littérature africaine endogène, c'est celle de l'instituant non assumé. C'est-à-dire l'écrivain qui institue sans le dire, qui fonde une catégorie sans la nommer, qui produit du nouveau sans en prendre la responsabilité. Cet écrivain laisse à d'autres le soin de récupérer son geste fondateur — ce qui peut signifier, dans le pire des cas, que son geste est confisqué, déformé, neutralisé.

J'ai longtemps été dans cette posture par défaut, par pudeur, par crainte de paraître prétentieux. Aujourd'hui, j'assume la posture instituante. Bwitistique, scripturalité, quinologie, GSC, LITTÉRAGA, roman augmenté — ce sont des catégories que j'ai posées et que je revendique comme posées. Les autres écrivains, les autres chercheurs, en feront ce qu'ils voudront. Mais ils ne pourront pas dire qu'elles n'ont pas été instituées explicitement.

Et la posture du lecteur ?

On me fera remarquer que je n'ai parlé que de l'écrivain. Que dire du lecteur dans ces interactions ?

Je distingue, du côté du lecteur, quatre postures symétriques aux quatre postures de l'écrivain : le lecteur scrutateur (qui interroge), le lecteur récepteur (qui accueille), le lecteur bloqué (qui ne peut pas entrer dans le texte), le lecteur fermé (qui refuse d'entrer). Les deux premières sont productives ; les deux dernières sont stériles, et c'est l'affaire de l'écrivain d'écrire des textes qui rendent improbables les deux dernières — sans pour autant les rendre impossibles, car un texte qui n'est jamais bloqué ni refusé n'est probablement pas un texte fort.

Mais cela mérite un article à part. Je le ferai prochainement, en lien avec la Loi d'Omem du V14.1 : Tu es le dernier manuscrit.


Brice Levy Koumba Lamby — Nancy. Article original : 9 février 2025. Régénéré en mai 2026 pour intégrer les quatre postures de transmission codifiées dans Bukulu V4.2.

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