Scripturalité
Mon écriture
La scripturalité comme traversée — clé de lecture de la quinologie
Il faut commencer par dire ce que l'écriture n'est pas. Elle n'est pas un style — le style se voit et se reproduit, alors que l'écriture, la mienne en tout cas, se cache derrière ce qu'elle produit. Elle n'est pas une voix non plus, car la voix suppose qu'on parle d'abord et qu'on écrive ensuite, ce qui inverse l'ordre des choses chez moi. Elle n'est pas une thématique, parce qu'on peut écrire sur n'importe quoi tant que la chaîne tient. Elle est une chaîne. Et cette chaîne, je vais essayer de la décrire pour la première fois en huit étapes, ici, dans cet article qui inaugure ce que je nomme désormais la scripturalité.
I. Le regard scrutateur
Tout commence par un regard. Pas n'importe lequel : un regard qui ne se contente pas de voir, qui interroge ce qu'il voit, qui s'arrête sur un détail qu'aucun œil pressé ne remarquerait. Un visage dans la foule, un mot mal prononcé à la radio, la façon dont une porte se referme. Le regard scrutateur est la condition d'entrée — si je ne regarde pas, je n'écris pas. Il n'y a pas d'écriture sans cette posture première qui consiste à refuser le défilement et à immobiliser quelque chose. C'est la condition.
Et c'est aussi ce qui me distingue, je crois, de beaucoup d'écrivains : je n'écris pas pour exprimer, j'écris pour avoir vu. Le regard précède le mot. Toujours.
II. La parenthèse intérieure
Une fois que le regard a saisi son objet, quelque chose s'ouvre. J'appelle cela la parenthèse intérieure. C'est un canal — étroit, à peine perceptible — qui me fait quitter le monde commun sans me faire sortir physiquement. Je suis encore là, dans la pièce, dans la rue, dans le métro de Nancy ; mais une partie de moi a déjà glissé dans l'écart. La parenthèse intérieure n'est pas une rêverie. La rêverie est passive ; la parenthèse, elle, est un seuil. On y entre volontairement, on y reste tant qu'on a quelque chose à y faire, et on en sort sciemment.
Il faut préciser ici un point essentiel pour la quinologie : La parenthèse intérieure, le roman, ne doit pas être lu comme un modèle reproductible. C'est la trace d'une parenthèse imposée — survie suspendue, passage qui n'a pas été cherché. La parenthèse comme méthode d'écriture, dont je parle ici, est tout autre : elle est cherchée, voulue, ouverte par le regard. Le roman B documente ce qui arrive quand on n'a pas le choix. La scripturalité, elle, est un choix de chaque instant.
III. La microcosmie
Par la parenthèse, j'accède à un espace intérieur que j'appelle la microcosmie. Ce n'est pas exactement l'imagination, parce que l'imagination produit des images sur commande, alors que la microcosmie est habitée avant moi. J'y entre comme on entre dans une pièce déjà meublée par quelqu'un d'autre — et ce quelqu'un d'autre, c'est probablement moi avant moi, c'est-à-dire la part de moi qui a déjà vécu ce que je vais écrire sans le savoir.
La microcosmie est traversée de figures, de paysages, de phrases déjà construites. Mon travail n'est pas de les inventer mais de les reconnaître.
IV. Le possibilisable
Dans cet espace intérieur, certaines choses se manifestent. Pas toutes — la microcosmie est infinie, mais à chaque traversée seul un fragment se présente. Ce fragment, je le nomme le possibilisable. C'est ce qui peut devenir texte, mais qui n'a pas encore pris forme. Le possibilisable est en suspens. Il flotte. Il a une densité particulière, reconnaissable à ceci : il résiste à la formulation immédiate.
Si une phrase me vient toute faite, je m'en méfie. Probablement quelque chose que j'ai lu et que je rejoue. Le vrai possibilisable est rétif. Il faut le forcer un peu — sans le brusquer, sinon il s'enfuit.
V. La fœtusilation
Pour faire descendre le possibilisable jusqu'au texte, je dois régresser. C'est l'étape la plus difficile à décrire parce qu'elle est la moins consciente. J'appelle ce mouvement la fœtusilation : une régression vers l'origine, vers un état antérieur à la pensée formée, où le monde n'a pas encore de noms définitifs. Pour écrire ce que personne n'a écrit, il faut désapprendre les noms qu'on m'a donnés.
La fœtusilation n'est pas un retour à l'enfance — l'enfance a déjà ses mots, ses jouets, ses peurs nommées. C'est un retour plus profond, vers le moment où je n'étais que possibilité. C'est de là que part la phrase juste, parce que c'est de là que les choses peuvent être renommées.
VI. La dés-extériorisation
Une fois descendu, il faut remonter. Mais ce retour n'est pas un retour identique. Je reviens à moi par le monde — c'est-à-dire que le monde extérieur, qui m'avait fourni le regard initial, redevient accessible, mais transformé. Les choses que je regardais sans les voir, je les vois autrement. Les visages disent autre chose. Les phrases entendues en bas de l'immeuble prennent une portée que personne ne soupçonne en les disant.
La dés-extériorisation est le moment où le dehors et le dedans cessent d'être opposés. C'est l'instant où je sais que je vais pouvoir écrire — pas avant.
VII. L'épochalisation
Et là, je suspends le monde ordinaire. Je ne réponds plus au téléphone, je ne lis plus les messages, je ne pense plus à ce qui doit être fait. J'appelle cela l'épochalisation — non pas au sens phénoménologique strict que Husserl donnait à l'épochè, mais dans un sens proche : une mise entre parenthèses du quotidien pour qu'autre chose puisse advenir. Sans cette suspension, l'écriture est interrompue à la dixième ligne par un détail trivial qui suffit à rompre la chaîne.
L'épochalisation peut durer une heure ou trois jours. Elle a un coût relationnel. C'est un de mes problèmes — je le sais et je ne sais pas le résoudre.
VIII. La conceptualisation
Enfin, j'écris. Mais écrire, à ce stade, n'est plus produire du texte agréable. C'est utiliser l'écriture comme outil cognitif — comme moyen de penser ce qui ne pouvait pas être pensé autrement. La conceptualisation est la huitième étape parce qu'elle est la dernière, mais aussi parce qu'elle est la condition de toutes les précédentes : sans elle, le regard reste regard, la parenthèse reste fermée, la microcosmie reste muette.
C'est ici que le texte naît. Pas avant.
La chaîne et la quinologie
Cette chaîne — regard, parenthèse, microcosmie, possibilisable, fœtusilation, dés-extériorisation, épochalisation, conceptualisation — est invariable. Elle est mon écriture. Et je crois aujourd'hui qu'elle est aussi la clé pour lire mes cinq textes-piliers, ce que j'appelle la quinologie.
Factice documente l'étape I et l'étape VIII — le regard et l'écriture. C'est le texte-source, la cosmogonie de l'acte.
L'homme des traversées est l'étape V mise en récit — la fœtusilation comme passage cherché. Le regard scrutateur y est émetteur ; il déclenche.
La parenthèse intérieure, je l'ai dit, est l'étape II vécue comme contrainte. Passage imposé, survie suspendue. À évoquer comme trace, jamais à reproduire comme méthode.
JeJeJe travaille les étapes III et IV — la microcosmie peuplée et le possibilisable distribué entre trois personnages qu'un coordinateur invisible relie. Réseau sabotable. Si l'un tombe, les autres tiennent.
À titre posthume est l'étape VIII poussée à son extrême — l'écriture qui continue après que celui qui écrivait n'est plus. Persistance posthume, avènement perpétuel. Loi du texte : la transmission ne peut pas être détruite.
Voilà. Ce que j'avais à dire ici, je l'ai dit pour la première fois. Cet article remplace l'ancienne version publiée sur Critica en août 2025, qui ne contenait que les sept premières étapes et n'établissait pas le lien avec la quinologie. La huitième étape — la conceptualisation comme outil cognitif — m'est apparue en travaillant sur AUTONOME, parce qu'il fallait pouvoir dire à une machine ce que je faisais en écrivant. Décrire à une machine ce qu'on fait sans le savoir : c'est probablement la définition la plus juste de ce que doit être un théoricien de sa propre œuvre.
Le regard est la clé des mondes intérieurs possibles. C'est tout ce que j'ai à transmettre.
Brice Levy Koumba Lamby — Nancy, mai 2026. Version V14.1, intégrant la quinologie F/A/B/C/D et la huitième étape (conceptualisation).