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Théorie

Passé à venir

Sur la coda Dibobè du *Pays où les étoiles viennent et partent sans briller*

8 mars 20258 min de lecturePremière publication sur Critica le 8 mars 2025

Il existe un temps verbal que les grammaires françaises ne reconnaissent pas et qui est pourtant le seul temps juste pour dire ce que fait la littérature bwitistique. Ce temps, je l'appelle le passé à venir. Il s'écrit en deux mots et ne se conjugue pas. Il désigne ce qui a déjà eu lieu et n'a pas encore commencé. C'est sous ce signe que se range la coda finale du Pays où les étoiles viennent et partent sans briller, dans la voix de Dibobè.

Le temps des grammaires et le temps des Bwiti

Le français connaît un futur antérieur — j'aurai fini quand tu arriveras —, mais ce futur antérieur n'est qu'un calcul logique : il dit qu'à un moment futur, quelque chose sera déjà accompli. Il ne dit pas que ce qui est accompli agit dans le présent. Il ne dit pas que l'avenir, parce qu'il a déjà eu lieu quelque part, peut nous regarder dès maintenant.

Le passé à venir, lui, dit exactement cela. C'est un présent qui contient son futur sous forme déjà passée. Dans la tradition Bwiti, ce temps est familier : les ancêtres sont à la fois ceux qui ont vécu avant nous et ceux que nous deviendrons. Quand on parle à un ancêtre, on parle à quelqu'un qui est devant nous parce qu'il a été avant nous — et les deux directions ne s'opposent pas, elles se confondent. La spirale bwitiste est précisément la forme de ce temps : E7 (Mwalo) est à la fois la fin du cycle et le chaos initial du cycle supérieur. Ce qui termine commence.

La coda Dibobè

Quand j'ai écrit le coda du Pays où les étoiles viennent et partent sans briller — ce court texte qui clôt le roman dans la voix de l'araignée cosmogonique Dibobè —, je n'ai pas su tout de suite que je l'écrivais au passé à venir. Je croyais l'écrire à l'imparfait, comme on raconte ce qui est révolu. Mais en relisant, j'ai vu que les phrases ne tenaient pas à l'imparfait. Quelque chose, dans la voix de Dibobè, résistait à la révolution du temps. L'araignée ne raconte pas ce qui a été ; elle annonce ce qui a déjà eu lieu et qui va se mettre à exister.

C'est cela, la coda. Dibobè ne conclut pas le roman ; elle l'ouvre par la fin. Les neuf personnages morts, exclus, brisés, qui ont peuplé les vingt-deux chapitres du roman, ne sont pas évoqués comme des victimes au passé — ils sont annoncés comme des présences à venir. Ils n'ont pas fini, ils commencent. Voilà ce que dit Dibobè, en substance. Voilà ce que dit le passé à venir.

Pourquoi cette voix-là et pas une autre

Pourquoi confier la coda à l'araignée et non à un narrateur humain ? Parce qu'aucun humain dans le roman n'occupe la position depuis laquelle le passé à venir peut être énoncé. Léa Nzeng pleure ses morts ; Steve Mboumba prépare la suite ; Clarence Obame-Ngüema cherche à comprendre. Aucun d'eux n'est en mesure de dire : cela a déjà eu lieu et va commencer. Seule Dibobè peut le dire, parce que Dibobè est une figure cosmogonique double — ébène et or, nuit et lumière, fil tissé et fil à venir. C'est elle qui voit la spirale en entier.

Dans la construction du roman, et plus largement du Diptyque du G'amèrakano, la coda Dibobè est ce qui rend possible le second roman, Le pays où les étoiles brûlent leurs propres ailes. Six ans s'écoulent dans la diégèse entre les deux livres. Mais en réalité, le second livre n'arrive pas après le premier — il arrive depuis le passé à venir énoncé par Dibobè. C'est pour cela que Cépoulopé Kondé, le fils de Simon Kondé, peut être l'enfant central du second roman : il est l'incarnation littéraire du passé à venir. Né d'un mort du premier livre, il est ce qui a déjà eu lieu et qui n'a pas encore commencé.

Le passé à venir comme régime d'écriture

J'en viens à ce qui me semble la portée théorique de ce billet. Le passé à venir n'est pas seulement un temps verbal ou un effet de style. C'est un régime d'écriture au sens où je l'entends dans la Bwitistique : une manière de produire du texte qui suppose une certaine posture du scripteur.

Le régime du passé à venir suppose que l'écrivain n'écrit pas pour raconter ce qui s'est passé, ni pour imaginer ce qui pourrait advenir, mais pour annoncer ce qui s'est déjà passé dans une zone qu'il n'habite pas encore. C'est exigeant. Cela demande d'admettre que certaines choses, dans le récit, sont vraies non pas parce qu'on les invente mais parce qu'on les retrouve. La microcosmie, dont je parle dans Mon écriture, est précisément cette zone où les choses ont déjà eu lieu et où l'écriture vient les ramener au présent.

Tout À titre posthume — le texte D de la quinologie — est écrit au passé à venir. Tout L'homme des traversées aussi, mais d'une autre manière : là, ce sont les passages qui ont déjà été franchis par d'autres et que le protagoniste retrouve en les franchissant lui-même. Factice, en revanche, est écrit à un autre temps — au présent absolu, le présent du gardien Omem qui veille sans avoir besoin de futur.

Petite grammaire pour finir

Si je devais formuler une règle pratique pour écrire au passé à venir, ce serait celle-ci : n'écris pas ce que tu inventes, écris ce que tu reconnais. La phrase juste, dans ce régime, n'est jamais la phrase originale ; c'est la phrase qui te donne l'impression bizarre de l'avoir déjà lue quelque part, dans un livre que personne n'a écrit. Si tu as cette impression en l'écrivant, c'est qu'elle vient du passé à venir. Garde-la. Si tu ne l'as pas, c'est que tu inventes encore. Recommence.

Voilà ce que j'avais à dire sur ce temps qui n'existe pas dans les grammaires et sans lequel je n'aurais pas pu finir le Diptyque du G'amèrakano.


Brice Levy Koumba Lamby — Nancy, 8 mars 2025. Article repris pour Journal — dibobe.com en mai 2026, avec mention du Diptyque du G'amèrakano achevé en avril 2026.

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