Essais politiques
Pouvoir central dans le Bwiti et modèle de gouvernement pour le Gabon
Ce que la cosmogonie de l'arbre dit du politique
Il faut commencer par une précaution. Quand je parle ici de pouvoir central dans le Bwiti, je ne fais pas de l'anthropologie politique au sens strict, et je ne prétends pas que les sociétés bwitistes traditionnelles aient eu une théorie politique formalisée et transposable telle quelle à un État moderne. Je fais autre chose : je lis la cosmogonie bwitiste comme un système conceptuel qui contient, implicitement, une certaine idée de ce que peut être un ordre collectif. Et je propose de penser à partir de là — non pas pour restaurer une tradition, mais pour ouvrir un espace conceptuel que le mimétisme politique post-colonial a fermé.
L'arbre, pas la pyramide
La métaphore politique dominante, héritée des traditions occidentales et des modèles d'État issus de la modernité européenne, est pyramidale. Le pouvoir descend du sommet. Les décisions partent du haut et se diffusent par échelons successifs jusqu'à la base. Plus on est haut, plus on est puissant. Le sommet de la pyramide est unique.
La cosmogonie bwitiste, telle qu'elle se dépose dans les pratiques rituelles, dans les arbres sacrés, dans la figure du nganga, ne fonctionne pas selon ce schéma. Le modèle implicite est arborescent, et un arbre n'est pas une pyramide. Un arbre a des racines qui plongent dans un sol que personne ne voit, un tronc qui transmet la sève dans les deux sens — du bas vers le haut comme du haut vers le bas —, et une cime qui plie sous le vent sans rompre. Le pouvoir, dans cette image, n'est pas concentré au sommet : il circule entre les racines et la cime, et le tronc n'est pas un canal hiérarchique mais un organe de transmission bidirectionnel.
Cette différence n'est pas seulement métaphorique. Elle a des conséquences concrètes sur la manière de concevoir l'autorité.
Trois traits du modèle arborescent
Je dégage trois traits qui me paraissent essentiels.
Premier trait : la décision réelle n'est pas en haut, elle est en bas. Dans l'arbre, les racines puisent et choisissent ce qui monte. Sans racines, la cime se dessèche. Politiquement, cela signifie que la légitimité ne descend pas d'un sommet désigné — par élection, par succession, par coup de force — mais émerge d'une assise communautaire qui décide, par mille gestes invisibles, ce qui mérite de remonter jusqu'aux instances délibératives. Un pouvoir qui ne respecte pas cette assise se coupe de sa sève et meurt — non pas tout de suite, mais inévitablement.
Deuxième trait : le tronc transmet dans les deux sens. Ce qui monte des racines vers la cime, c'est la matière première de la décision : besoins, conflits, désirs, propositions. Ce qui descend de la cime vers les racines, c'est la lumière captée, la perspective d'ensemble, la coordination. Les deux flux sont nécessaires. Un pouvoir qui ne fait que descendre est tyrannique ; un pouvoir qui ne fait que remonter est ingouvernable. Le génie politique consiste à maintenir les deux circulations.
Troisième trait : la cime plie sans rompre. L'arbre survit aux tempêtes parce que sa cime accepte de se courber. Un pouvoir politique qui prétend ne jamais plier, ne jamais admettre l'erreur, ne jamais réviser ses positions, est en réalité fragile : il finira par rompre brutalement. La cime bwitiste plie, parce qu'elle sait qu'au-dessous d'elle le tronc tient et que les racines, en bas, soutiennent.
Ce que cela donnerait au Gabon
J'entre maintenant sur un terrain plus délicat — celui de la transposition. Je le fais avec prudence, parce que tout transfert d'un modèle conceptuel vers un modèle institutionnel est risqué. Mais je crois que l'exercice vaut la peine d'être tenté.
Un Gabon pensé selon le modèle arborescent ne serait ni une démocratie occidentale standard, ni une autocratie modernisée, ni un retour mythifié à une coutume idéalisée. Ce serait un système où :
— Les instances locales (provinces, départements, communautés) auraient une autonomie réelle de décision sur ce qui relève de leur niveau, et où la remontée des informations et des choix serait codifiée comme un droit, non comme une grâce.
— Les instances centrales seraient conçues comme des organes de coordination et de perspective, non comme des organes de commandement. Leur fonction serait de capter la lumière d'ensemble et de la redistribuer, non de dicter.
— Les mécanismes de révision — c'est-à-dire la capacité institutionnelle d'admettre qu'une politique ne marche pas et de la corriger — seraient inscrits dans les structures elles-mêmes, comme la cime plie dans le vent. Une constitution qui ne prévoit pas sa propre révisabilité régulière est une constitution rigide qui rompra.
— La circulation des ressources — financières, symboliques, humaines — se ferait selon le double mouvement de la sève : montée et descente, sans accumulation paralysante au sommet ni dispersion stérile à la base.
Je ne dis pas que c'est facile. Je dis que c'est pensable.
Le risque du folklore politique
Une objection prévisible : tout cela ne sert-il pas surtout à habiller un discours politique conventionnel d'une caution culturelle locale ? N'est-on pas en train de faire du folklore institutionnel ?
Je prends l'objection au sérieux. Le risque existe. Beaucoup de discours sur l'africanisation des institutions ont effectivement servi à habiller des pratiques autoritaires d'une légitimité prétendue traditionnelle. Le critère pour distinguer le réel du folklore est simple : un usage politique authentique de la cosmogonie bwitiste doit augmenter la capacité collective de décision et de révision, jamais la diminuer. Si le recours à l'arbre, aux racines, à la sève, sert à justifier la concentration du pouvoir, c'est du folklore — et c'est même pire que du folklore, c'est de l'instrumentalisation.
Le test est concret : un pouvoir qui prétend incarner le modèle arborescent doit accepter, dans les faits, que les racines remontent ce qu'elles veulent et que la cime plie quand il le faut. S'il ne l'accepte pas, c'est un pouvoir pyramidal déguisé.
Pourquoi cet article
Pour finir, je veux préciser pourquoi j'écris cet article ici, sur un blog littéraire et théorique, et non dans une revue de sciences politiques.
D'abord parce que la séparation des disciplines me paraît contre-productive sur ce point précis. La cosmogonie qui fonde une littérature endogène fonde aussi, par les mêmes opérations conceptuelles, une politique endogène possible. On ne peut pas réclamer une Bwitistique littéraire sérieuse sans accepter d'en tirer aussi des conséquences politiques.
Ensuite parce que les écrivains gabonais, je crois, ont une responsabilité particulière dans la formulation de ce que pourrait être un autre rapport au pouvoir. Pas en se substituant aux politistes ou aux philosophes politiques, mais en construisant les images sans lesquelles aucune transformation politique n'est possible. L'arbre est une de ces images. Il y en a d'autres.
Cet article remplace celui publié sur Critica le 23 novembre 2024 sur le même sujet. La version précédente était plus descriptive, plus prudente. Celle-ci assume davantage la proposition. La situation politique du Gabon en 2025-2026, et plus largement de l'Afrique centrale, ne permet plus la prudence indéfinie.
Brice Levy Koumba Lamby — Nancy. Article original : 23 novembre 2024. Régénéré en mai 2026.